Le plus grand crime de l’histoire

Écologie

Le plus grand crime de l’histoire

A l’heure actuelle, la majorité des grands animaux de la planète sont des animaux d’élevage qui vivent et meurent dans les rouages de l’agriculture industrielle. La terre accueille 7 milliards d’humains dont le poids total atteint presque 300 millions de tonnes. La terre accueille aussi près d’une douzaine de milliards d’animaux d’élevage – des vaches, des cochons, des poulets, etc. – dont la biomasse totale approche les 700 millions de tonnes. En comparaison, si vous prenez tous les grands animaux sauvages qu’il reste encore sur terre – tous les pingouins, les babouins, les alligators, les dauphins, les loups, les thons, les lions et les éléphants – et que vous les disposez sur une très grande balance, leur poids total sera inférieur à 100 millions de tonnes.

La disparition de la faune sauvage est une catastrophe d’une ampleur inouïe, mais la situation est tout aussi critique pour les animaux les plus nombreux de la planète – les animaux d’élevage. Récemment nous avons assisté à une prise de conscience croissante des conditions dans lesquelles ces animaux sont élevés, et le destin que nous leur réservons pourrait bien constituer le plus grand crime jamais perpétré dans l’histoire humaine. Si nous jugeons de l’atrocité d’un crime en fonction de l’ampleur de la souffrance et de la détresse qu’il cause à des créatures sensibles, cette affirmation radicale se justifie.

Il est indéniable que l’agriculture industrielle moderne a pour seul but le bénéfice de la race humaine, tandis que les animaux terminent inévitablement leurs vies à l’abattoir. Mais ce système ne profite-t-il pas également aux animaux par certains aspects ? Les vaches et les poulets ne se portent-ils pas mieux lorsque les humains leur apportent leurs soins ? Après tout, ils disposent d’autant de nourriture, d’eau qu’ils en ont besoin, mais aussi d’un abri, tout cela sans avoir à faire le moindre effort. Ils sont également protégés contre d’éventuels prédateurs ou maladies. Et même s’il est cruel pour un poulet de mourir à l’abattoir de la main d’un homme, en quoi cela est-il pire que de mourir dévoré par un renard ou un aigle ?
Pour comprendre en quoi ce raisonnement est fallacieux, et pour prendre la mesure de la condition absolument misérable des animaux domestiqués, nous devons nous appuyer sur les recherches approfondies menées par une nouvelle science, la psychologie de l’évolution. Du point de vue de la psychologie de l’évolution, le problème majeur de l’agriculture industrielle ne vient pas des abattoirs ou de l’exploitation des animaux, mais du mépris de leurs besoins subjectifs.
Même après la révolution agricole, le destin des animaux domestiqués a toujours été déterminé par deux facteurs :
1. Les envies des humains. L’homme recherche notamment la viande, le lait, la laine, ce qui lui permettra d’accroître sa force musculaire.
2. La nécessité d’assurer la survie et la reproduction des animaux. Si le cheval de labour meurt d’épuisement, ou bien si la vache laitière ne donne pas de veau, les choses se présentent mal pour les fermiers qui se retrouveront vite sans lait et sans personne pour tirer leurs chariots et leurs charrues.
En théorie, on pourrait penser que la nécessité de garantir la survie et la reproduction des animaux concourt à la préservation de leur bien-être. Mais en pratique, les choses sont différentes. Tout d’abord, les fermiers n’ont pas besoin d’assurer la survie et la reproduction de tous leurs animaux. Bien souvent, ils achètent un cheval de trait, l’exploitent jusqu’à la mort, et se contentent d’en acheter un nouveau ensuite. Plus important encore, si l’agriculture humaine a intérêt à assurer la survie et la reproduction des animaux d’élevage pour fonctionner, elle n’en a aucun à pourvoir à leurs besoins émotionnels et sociaux ; et pourtant, la satisfaction de ces besoins est essentielle à la survie et à la reproduction.

Comment les animaux pourraient avoir des besoins émotionnels et sociaux qui ne soient pas essentiels à leur survie et à leur reproduction ? Les théories de l’évolution ne nous enseignent-elles pas justement que les besoins se manifestent uniquement s’ils contribuent d’une façon ou d’une autre à la survie et à la reproduction ? Nous atteignons maintenant le cœur du problème. Si l’on en croit la psychologie de l’évolution, les besoins émotionnels et sociaux des vaches, des poulets se sont manifestés pendant des millions d’années à l’état sauvage, lorsqu’ils étaient effectivement indispensables à la survie et à la reproduction. Pourtant, au cours des derniers siècles – un battement de cil en termes d’évolution – les humains ont élaboré un système agricole artificiel qui permet aux animaux de survivre et de se reproduire même lorsque leurs besoins émotionnels et sociaux sont ignorés. Cependant, ces animaux continuent d’éprouver ces besoins émotionnels et sociaux, et s’ils ne sont pas satisfaits, les animaux souffrent terriblement.

Le bœuf par exemple est un animal social, les vaches et les taureaux à l’état sauvage doivent savoir comment communiquer et coopérer pour trouver de la nourriture, éviter les dangers, trouver des partenaires et élever leurs petits. Les jeunes veaux doivent apprendre les règles et les tabous de la société bovine, ou ils ne parviendront ni à se reproduire ni à survivre. Le veau, comme tous les autres rejetons des mammifères, se sociabilise par le jeu. L’évolution a doté le veau d’un profond besoin de jouer, et les veaux – tout comme les chiots, les chatons, et les enfants – passent la majeure partie de leur temps à jouer et à s’amuser si vous leur en laissez la possibilité.
Que se passe-t-il si nous isolons un jeune veau en l’enfermant dans une cage, que nous lui donnons de la nourriture, de l’eau et des soins, et que, lorsqu’il est arrivé à maturité, nous prélevons son sperme pour inséminer une vache ? D’un point de vue objectif, le veau n’a plus besoin de jouer ou d’entretenir des liens avec d’autres individus de son espèce pour survivre et pour se reproduire. Cependant d’un point de vue subjectif, le veau ressent toujours ce désir impérieux de jouer et de se sociabiliser. Si ce désir n’est pas satisfait, le veau en souffrira grandement. Un besoin déterminé par des millions d’années d’évolution à l’état sauvage continue d’exister pour les animaux une fois que nous les avons domestiqués, et ce, même s’il n’est plus, dans nos fermes industrielles, indispensable à leur survie et à leur reproduction.
A ce stade, on pourrait se demander si les animaux ont véritablement des désirs et des émotions. Peut-être pense-t-on que les animaux ressentent quelque chose – comme le désir de jouer – parce que nous les humanisons à tort. Pourtant attribuer des émotions aux veaux ne les humanise pas. On peut tout au plus considérer que cela revient à les considérer comme des mammifères, ce qui est tout à fait permis, puisque effectivement ce sont des mammifères. Les sentiments et les émotions sont des mécanismes communs à tous les mammifères, qui leur permettent de s’adapter. Les zones du cerveau humain dédiées aux émotions primaires comme la peur, la colère, l’instinct maternel, sont très similaires à celles des autres mammifères. En effet, la définition même du mammifère se fonde sur l’attachement entre une mère et ses petits. Le nom « mammifère » évoque les mamelles, source de lait. Une femelle mammifère a tellement d’amour pour ses petits qu’elle les nourrit avec son propre corps, et ils ne peuvent survivre sans elle. Pour une raison ou une autre, une femelle mammifère qui n’éprouve pas d’amour pour sa progéniture, ou bien un rejeton qui ne ressent aucun attachement pour sa mère, ont peu de chances de léguer leurs gènes à la postérité.

Le fait que les émotions soient fondamentales chez les mammifères a été prouvé dans les années 1950, après une série d’expériences très éprouvantes menées par le psychologue américain Harry Harlow. Harlow séparait des bébés singes de leurs mères quelques heures après la naissance. Chaque bébé singe était mis à l’écart dans une petite cage, dans laquelle Harlow avait préalablement installé deux mères factices. L’une d’elle était recouverte de fils métalliques et équipée d’une bouteille de lait à laquelle les bébés singes pouvaient téter. L’autre, de bois, était habillée de tissus qui lui donnaient l’apparence d’une vraie maman singe, sans qu’elle n’ait rien de concret à offrir au petit.

Dans les années 1950, l’étude psychologique de tous les animaux, humains inclus, était dominée par l’approche comportementaliste. Le comportementalisme réduisait considérablement l’importance des émotions, et soutenait que le comportement des animaux est déterminé par des besoins matériels comme celui de se nourrir ou de trouver un abri. On supposait donc que le bébé singe s’accrocherait à la mère nourricière métallique plutôt qu’à la mère de chiffons stérile. Et pourtant, à la surprise générale, les bébés singes montrèrent une nette préférence pour la seconde, passant le plus clair de leur temps auprès d’elle. Lorsque les deux mères étaient placées à proximité l’une de l’autre, les petits s’accrochaient aux chiffons tout en tétant la mère métallique.

Harlow soupçonna que peut-être les bébés agissaient ainsi parce qu’ils avaient froid. Il plaça donc une ampoule électrique dans le corps de la mère faite de fils de métal, désormais rayonnante de chaleur. La plupart des bébés singes continuèrent à préférer la mère de chiffons. Des recherches ultérieures ont montré que les bébés singes orphelins de Harlow devenaient par la suite de vrais épaves émotionnelles, alors même que matériellement, ils n’avaient manqué de rien. Jamais ils ne se sont intégrés dans la société des singes. Ils ont eu des difficultés à communiquer avec leurs congénères, tout en souffrant de forts niveaux d’angoisse et d’agressivité.


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Un des orphelins de Harlow s’accroche à sa mère de chiffons tout en tétant le lait de sa mère métallique.

La conclusion était incontournable : les singes doivent avoir des besoins et des désirs psychologiques qui vont bien au-delà des nécessités matérielles ; s’ils ne sont pas comblés, ils souffriront terriblement. Les bébés singes de Harlow préféraient passer du temps auprès de la mère stérile faite de chiffons parce qu’ils recherchaient un lien affectif, et pas seulement du lait. Dans les décennies qui ont suivi, de nombreuses études ont montré que cette conclusion ne vaut pas seulement pour les singes, mais aussi pour d’autres mammifères, pour les oiseaux et peut-être même pour certains reptiles et poissons. Ces découvertes ont révolutionné non seulement notre compréhension des animaux, mais aussi notre connaissance de nous-mêmes. Dans les années 1950, les enfants placés en orphelinat étaient éduqués selon un régime très sévère qui, s’il comblait leurs besoins matériels, négligeait totalement en revanche leurs besoins émotionnels. On dissuadait les enfants de jouer ou d’entretenir des liens trop étroits avec les autres enfants et les visiteurs, dans le but d’éviter l’indiscipline et la propagation de maladies infectieuses. Les résultats psychologiques de ce traitement ont été catastrophiques. Aujourd’hui nous savons que pour être heureux, les humains en général, et les enfants en particulier, ont besoin d’entretenir beaucoup de contact avec leurs semblables.

Et pourtant, sachant cela, nous soumettons toujours des milliards d’animaux domestiques au même traitement que celui qu’Harlow réservait aux bébés singes. Les fermiers séparent quotidiennement les veaux, les chevreaux, les agneaux et autres jeunes animaux de leurs mères et compagnons de jeu, pour les élever séparément. Le fonctionnement de l’industrie laitière en particulier repose sur la séparation des mères et de leurs petits. Les vaches, les chèvres, et les brebis ne donnent du lait qu’après avoir donné naissance à des veaux, des chevreaux, des agneaux, jusqu’à ce qu’ils soient capables de se nourrir seuls. Pour assurer un approvisionnement en lait à ses clients, un fermier a besoin que ses vaches aient des petits, mais il doit ensuite s’assurer que les veaux ne monopoliseront pas le lait. Dans les laiteries industrielles, une vache laitière vit en moyenne cinq ans avant d’être conduite à l’abattoir. Durant ces cinq années, elle est presque toujours enceinte, et elle est fécondée dans les 60 à 120 jours qui suivent une naissance, pour assurer une production de lait maximale. Ses veaux sont séparés d’elle peu après leur naissance. Les jeunes femelles sont élevées pour en faire la génération suivante de vaches laitières et passent leur enfance isolées dans de petites cages, pour limiter les risques d’infections. Les mâles sont confiés aux soins de la filière-viande.


Alors oui, l’agriculture industrielle veille à satisfaire les besoins matériels des animaux. Toutefois elle n’a aucun véritable intérêt à répondre à leurs besoins émotionnels et sociaux. Résultat : une profonde souffrance, à une échelle encore jamais vue. On peut débattre du fait qu’il s’agisse du plus grand crime jamais commis par l’humanité ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’une chose devant laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles.