Quand les questions d’éthique sont dépassées

Argent et politique

Quand les questions d’éthique sont dépassées

Comme tous les autres sens, le sens de la justice a lui aussi des racines anciennes. Le sens moral humain a été façonné par des millions d’années d’évolution, adaptée pour aborder des interrogations sociales et éthiques qui survenaient dans les vies de petites sociétés de chasseurs-cueilleurs.
Le chasseur qui a tué le mammouth de ses propres mains est-il celui qui doit recevoir la plus grande part de viande ? Le fait que je sois plus fort que vous m’autorise-t-il à vous prendre tous les champignons que vous avez eu tant de mal à collecter ? Si j’apprends qu’une femme du groupe a l’intention de me tuer, est-ce que j’ai le droit de prévenir son geste en l’égorgeant dans l’obscurité de la nuit ? En apparence, peu de choses ont changé depuis que nous avons quitté la savane pour la jungle urbaine. Certains pourraient se dire que les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui – le conflit israélo-palestinien, la discrimination sociale, la destruction des forêts – sont fondamentalement similaires. Mais c’est une illusion. En vérité, d’un point de vue moral, et de bien d’autres points de vue, nous sommes très peu adaptés au monde dans lequel nous vivons.
La faute incombe au nombre. Le sens de la justice des cueilleurs avait vocation à surmonter un petit nombre de dilemmes, des dilemmes qui survenaient dans les vies d’une douzaine de personnes, dans un rayon d’une douzaine de kilomètres et au cours de quelques décennies tout au plus. Lorsque nous tentons de comprendre les relations entre plusieurs millions de personnes sur l’ensemble des continents et au fil de générations entières, notre sens moral est complètement dépassé.

La justice est généralement liée à une connaissance rigoureuse des relations de cause à effet. Il serait très injuste, si vous ramassez des champignons pour nourrir vos enfants, que je vous prenne de force le panier dans lequel vous les amassez, ruinant votre travail et condamnant vos enfants à se coucher le ventre vide. Cette injustice est facile à reconnaître, car le lien de cause à effet est évident.

Une caractéristique propre au monde moderne est que les liens de cause à effet sont extrêmement ramifiés et complexes. J’essaie d’être une personne morale, d’être attentif aux besoins des autres, j’évite de causer des souffrances inutiles aux autres comme à moi-même. En même temps, si j’en crois les activistes de gauche, je participe aux torts causés par l’armée israélienne et les occupants des territoires envahis. Si j’en crois les socialistes, je dois mon confort au travail d’enfants dans d’obscures usines du tiers monde. Les défenseurs des droits des animaux me rappellent quant à eux que mon existence est directement liée à l’un des crimes les plus odieux de l’histoire – l’assujettissement de milliards d’animaux d’élevage à un système d’exploitation cruel.
Doit-on me blâmer pour cela ? C’est difficile à dire. Dans la mesure où je dépends pour vivre de tout un réseau incroyable de liens économiques et politiques, et puisque les rapports de causalité globaux sont extrêmement intriqués, il me semble difficile de répondre aux questions les plus simples telles que : « D’où vient mon déjeuner ? Qui a fabriqué les chaussures que je porte ? Qu’est-ce que les fonds de pension font de mon argent ?».

La moralité des intentions
Un chasseur-cueilleur primitif savait très bien d’où provenait son repas (il le préparait lui-même), qui avait fabriqué ses mocassins (elle dormait à 20 mètres de lui), et ce que faisaient ses fonds de pension (à l’époque, les gens n’avaient qu’une seule richesse, leurs enfants).
Des années de recherche pourraient me révéler que mon argent finance une guerre civile sanglante dans une république bananière d’Afrique. Cependant, tout ce temps passé pour le savoir aurait sans doute pu me permettre de faire d’autres découvertes importantes, comme le sort réservé aux poulets élevés en batterie.
Le système est pensé de sorte que ceux qui ne font aucun effort pour savoir peuvent demeurer dans une bienheureuse ignorance et que ceux qui font cet effort ne trouveront qu’avec beaucoup de peine la vérité. Comment peut-on faire respecter le commandement : « tu ne voleras pas » dans un monde où le système vole sans relâche pour mon compte, sans même que je le sache ?
Nous pourrions essayer d’éluder le problème en invoquant la moralité des intentions. Ce qui compte, c’est ce que j’avais l’intention de faire et non le résultat de mes actions. Cependant, dans un monde où tout est connecté, l’obligation de savoir devient la première obligation morale. Les plus grands crimes de l’histoire ont été commis non par haine ou par malveillance, mais par ignorance et inattention. Quelque chose cloche dans les intentions de ceux qui ne font pas d’effort sincère pour savoir.
Mais qu’entend-t-on par « un effort sincère pour savoir » ? La triste vérité est que le monde est tout simplement devenu trop compliqué pour nos cerveaux de chasseurs-cueilleurs. Même si nous le désirons sincèrement, nous ne sommes plus capables de comprendre les problèmes moraux majeurs qui se posent dans le monde. Les gens sont capables de saisir des relations qui existent entre deux individus, ou bien entre vingt, mais certainement pas celles qui existent entre plusieurs millions d’Israéliens et plusieurs millions de Palestiniens, ou entre des millions d’Européens et des millions d’Africains.

Réduire le problème
En essayant de comprendre et d’évaluer les dilemmes moraux de cette ampleur, la plupart des gens recourent à trois méthodes. La première est de réduire le problème : on tente de comprendre le conflit israélo-palestinien comme s’il s’agissait d’un conflit entre deux individus, et d’imaginer les Palestiniens, puis les Israéliens, comme une seule et même personne, l’une bonne et l’autre mauvaise. La complexité historique du conflit se trouve ainsi remplacée par un schéma simple et clair.
La seconde méthode consiste à se référer à une histoire humaine touchante, qui représente sommairement l’ensemble du conflit. Lorsque vous tentez d’exposer aux gens la vraie complexité du conflit par le biais de statistiques et de données chiffrées précises, vous les égarez. Toutefois, une histoire intime impliquant un enfant titille les canaux lacrymaux, fait bouillir le sang, et engendre une certitude morale illusoire.
La troisième méthode repose sur les théories du complot. Comment le système économique mondial fonctionne-t-il ; est-il bon ou mauvais ? C’est bien trop difficile à déterminer. Il est beaucoup plus simple d’imaginer 20 multimilliardaires tirant les ficelles dans les coulisses, contrôlant les médias et déclenchant des guerres dans le but de s’enrichir. Il s’agit le plus souvent d’un fantasme sans fondement. Les guerres d’aujourd’hui sont bien trop complexes, non seulement pour notre sens de la justice, mais aussi pour nos compétences en gestion. Personne – pas même les multimilliardaires, la CIA, l’Eglise catholique et les Francs-maçons – ne comprend vraiment ce qui se passe dans le monde. Personne ne peut donc réellement prétendre tirer les ficelles.

Que devrions-nous faire alors me direz-vous? Je ne sais pas.