De la sélection naturelle au dessein intelligent

Futur

De la sélection naturelle au dessein intelligent

Pendant près de quatre milliards d’années, l’évolution de la vie sur terre a été dictée par la sélection naturelle. En dépit de nombreux coups de théâtre et retournements fascinants dans le jeu de la vie, les lois primordiales restent inchangées. Les mêmes principes de sélection naturelle ont présidé à l’évolution des bactéries dans les premiers océans, à l’évolution des dinosaures de l’ère du Jurassique, à celle des humains archaïques de l’âge de pierre, ainsi qu’à celle des pinsons de Darwin au cours des derniers siècles.
Tout le monde n’accepte pas cette idée. Les fondamentalistes religieux insistent sur le fait qu’une volonté intelligente a modelé la vie sur terre, plutôt que la sélection naturelle. Ils avancent comme argument que le dessein intelligent d’un être suprême est à l’origine du long cou des girafes, de la queue multicolore des paons, et de l’énorme cerveau des humains. Si l’on en croit les conclusions de nos meilleurs scientifiques, ces religieux fanatiques sont dans l’erreur. L’histoire passée de la vie ne doit rien à l’intelligence divine. Cependant, et c’est là toute l’ironie, l’avenir pourrait bien leur donner raison. Bientôt, le système de la sélection naturelle vieux de quatre milliards d’années sera peut-être balayé, et la vie dans l’univers sera alors façonnée par les esprits intelligents de créatures divines. En effet, il est fort probable que dans un futur proche, nous, les humains, devenions des êtres divins, possédant la capacité divine de créer selon notre dessein. Ce ne sera pas seulement la plus grande révolution en plusieurs milliers d’années d’histoire, ce sera aussi une révolution sans précédent après des milliards d’années de biologie.
Le remplacement du principe de sélection naturelle par celui d’un dessein intelligent pourrait intervenir de trois façons différentes. La première par le biais de l’ingénierie biologique. Des chercheurs pourraient redéfinir les formes, les aptitudes, les désirs d’organismes en vue de répondre à un schéma culturel préétabli. Le génie biologique en soi n’a rien de nouveau. Voilà 10 000 ans que des procédés d’élevage sélectif, de castration, et d’autres formes de biogénie sont mis en œuvre. Toutefois, de récentes avancées nous permettent de mieux comprendre le fonctionnement des organismes, à l’échelle cellulaire et génétique, ouvrant des possibilités jusque-là inimaginables. Aujourd’hui, les scientifiques peuvent par exemple sélectionner le gène d’une méduse responsable de sa couleur verte fluorescente et l’implanter dans un lapin ou dans un singe, qui pourra dès lors luire d’une même couleur verte fluorescente. La bactérie E.coli a été génétiquement modifiée pour produire de l’insuline et du biocarburant. Un gène extrait d’un poisson arctique a été inséré dans des pommes de terre, créant ainsi une variété plus résistante au gel.
A plus grande échelle, les généticiens sont parvenus à créer des souris intelligentes faisant preuve d’une capacité de mémoire accrue et d’aptitudes à l’apprentissage, mais aussi à prolonger la durée de vie de supers-vers, jusqu’à six fois plus longue que la normale. Techniquement, rien ne nous empêche de commencer à créer des supers humains également. Dans un siècle ou peut-être même dans quelques décennies, le génie génétique et d’autres formes de biogénie pourraient nous permettre de modifier considérablement non seulement notre physiologie, notre système immunitaire et notre durée de vie, mais aussi d’intervenir sur nos capacités intellectuelles et émotionnelles.
La seconde voie par laquelle un dessein intelligent pourrait remplacer la sélection naturelle est plus radicale. Au lieu de se cantonner à travailler sur des structures organiques, de futurs créateurs pourraient aussi bien utiliser des éléments non organiques, et créer des cyborgs. Les cyborgs sont des êtres vivants qui mêlent parties organiques et inorganiques : par exemple, un être humain avec des mains bioniques.
En un sens, nous sommes presque tous bioniques, désormais, puisque nos facultés sensorielles et cognitives sont améliorées par des appareils tels que des lunettes, des pacemakers, des ordinateurs. Cependant, à moyen terme, tout porte à croire que la tendance va s’accélérer. Nous devrions bientôt avoir de plus en plus d’appareils inorganiques directement reliés à nos corps. Des appareils qu’on ne pourra pas ôter et qui modifieront fondamentalement nos capacités, nos désirs, nos personnalités, et nos identités.
Des prototypes d’oreilles, d’yeux et de foie bioniques directement connectés au cerveau sont d’ores et déjà opérationnels. Ces appareils servent pour l’instant à corriger des handicaps, mais ils pourront bientôt être utilisés pour améliorer nos capacités. Plus bas se trouve une photographie de Jesse Sullivan et de Claudia Mitchell se serrant la main. Jesse et Claudia ont perdu leurs bras après un accident, et ils utilisent désormais des bras bioniques, qu’ils contrôlent par la pensée. Des signaux neuronaux émis par le cerveau sont traduits par un micro-ordinateur en impulsions électriques qui actionnent les bras. Lorsque Jesse et Claudia veulent lever les bras, ils font ce que toute personne normale fait inconsciemment – et les bras se lèvent.
Pour l’heure, ces bras bioniques sont un piètre substitut de nos originaux organiques, mais leur développement potentiel est infini. Les bras bioniques peuvent par exemple être conçus pour être beaucoup plus forts que des bras organiques, même si ce sont les bras d’un champion du monde de boxe. Des bras bioniques peuvent être remplacés après quelques années, ou bien être améliorés lorsqu’un nouveau modèle voit le jour. Ils peuvent aussi être détachés du corps et actionnés à distance. Enfin, ils peuvent être multipliés à l’envie. Vous pouvez en avoir six, comme une déesse indoue, au lieu des deux misérables bras que possèdent les simples mortels.

En attendant, les experts en nanotechnologie sont en train de développer un système immunitaire bionique composé de millions de nano-robots, pouvant circuler dans le corps humain pour débloquer des vaisseaux sanguins obstrués, combattre des virus et des bactéries, éliminer des cellules cancéreuses et même inverser le processus de vieillissement. Des projets plus révolutionnaires encore prévoient de créer des interfaces cerveau/ordinateur grâce auxquelles les ordinateurs pourront lire les signaux électriques du cerveau et lui en envoyer. De telles interfaces permettraient à un cerveau de se connecter directement à internet, ou de relier directement plusieurs cerveaux entre eux, créant ainsi une sorte de réseau-intra cérébral. Personne ne sait quelles seraient les répercussions d’un tel projet sur la conscience et l’identité humaine.

Finalement, une volonté intelligente pourrait bien complètement se passer de composants organiques, et créer des êtres totalement non organiques. « The Human Brain Project » lancé en 2005, espère recréer dans son intégralité un cerveau humain à l’intérieur d’un ordinateur, par le biais de circuits électriques qui imiteront les connexions neuronales du cerveau. Le directeur du projet a déclaré qu’avec un financement approprié, dans une décennie ou deux, nous pourrons créer un cerveau humain artificiel à l’intérieur d’un ordinateur, qui serait capable de ressentir, de parler, et de se comporter comme la plupart des humains. En cas de succès, cela signifie qu’après avoir été cantonnée dans le champ étroit des combinaisons organiques pendant quatre milliards d’années, la vie pourrait subitement s’aventurer dans le vaste territoire inexploré du règne inorganique, prête à prendre des formes inimaginables même dans nos rêves les plus fous.
Tous les chercheurs ne s’accordent pas à dire que le cerveau humain et un ordinateur actuel fonctionnent de manière analogue ; le fait qu’il soit un jour possible de créer un cerveau vivant à l’intérieur d’un ordinateur n’a rien d’évident. Pourtant, en avril 2013, l’Union européenne a décidé de faire de « The Human Brain Project » son projet scientifique phare, en lui accordant plus d’un milliard d’euros de subvention. Il semble que les Européens prennent cette possibilité très au sérieux.
En vérité, les membres de l’Union européenne ne parviennent pas toujours à prévoir avec succès les évolutions futures. Et il serait surprenant en effet que cette attente soit totalement comblée. L’histoire nous apprend qu’en raison d’obstacles imprévus, ce qui semble à notre portée peut ne jamais se concrétiser, et à l’inverse, que d’autres scénarios auxquels nous n’avions pas pensés peuvent se réaliser. Après Hiroshima et Spoutnik, beaucoup pensaient qu’avant l’an 2000 des colonies spatiales dotées d’une puissance nucléaire seraient disséminées sur la lune, Mars et même sur Pluton. Cela ne s’est pas produit. D’un autre côté, personne n’avait prévu la révolution internet, qui est bien plus impressionnante que le vol spatial pour Mars.
C’est pourquoi il vaut mieux considérer ces prévisions non pas comme des prophéties, mais comme quelque chose de stimulant pour notre imagination. Nous ne pouvons pas savoir de façon certaine si le principe de sélection naturelle sera dépassé très prochainement, ni par quels moyens ; mais nous devons réfléchir très sérieusement à ce que sera le monde gouverné par un dessein intelligent. Les humains sont en passe d’évoluer pour devenir des dieux, capables de façonner et de refaçonner leur corps, leur esprit, ainsi que les corps et les esprits des autres êtres vivants. La grande question à laquelle l’humanité se trouve confrontée aujourd’hui est : « Que voulons-nous devenir ? ». Et puisque nous devrions bientôt être capables de modeler nos propres désirs également, la vraie question est « Que voulons-nous vouloir ? » Ceux qui ne sont pas effrayés par cette question n’y ont probablement pas suffisamment réfléchi.