Grands cerveaux = Grands problèmes

Pouvoir et imagination

Grands cerveaux = Grands problèmes


Il y a eu des êtres humains bien avant qu’il y ait histoire. Des animaux très proches des hommes modernes apparurent il y a environ 2,5 millions d’années. Pendant d’innombrables générations, cependant, ils ne se distinguèrent pas de la myriade d’autres organismes dont ils partageaient les habitats. Voici deux millions d’années, en excursion en Afrique orientale, vous auriez pu tomber sur un éventail de personnages familiers : des mères inquiètes câlinant leurs bébés et des bandes d’enfants insouciants jouant dans la boue ; des jeunes capricieux en révolte contre les diktats de la société et des vieux fatigués qui demandaient juste qu’on leur fiche la paix ; des machos bombant le torse pour impressionner la beauté locale et de vieilles et sages matriarches qui avaient déjà tout vu. Ces hommes archaïques aimaient, jouaient, nouaient des amitiés et se disputaient rang et pouvoir – mais les babouins, les chimpanzés et les éléphants en faisaient autant. Ils n’avaient rien de très particulier. Personne, et les humains moins que quiconque, n’imaginait que leurs descendants marcheraient un jour sur la lune, scinderaient l’atome, sonderaient le code génétique et écriraient des livres d’histoire. Ce qu’il faut avant tout savoir des hommes préhistoriques, c’est qu’ils étaient des animaux insignifiants, sans plus d’impact sur leur milieu que des gorilles, des lucioles ou des méduses. 

Homo sapiens : de l’espèce sapiens (sage) et du genre Homo (homme). (…) appartient lui aussi à une famille. Un fait banal, qui a été l’un des secrets les mieux gardés de l’histoire. Homo sapiens a longtemps préféré se croire à part des autres animaux : un orphelin sans famille, privé de frères et sœurs et de cousins et, surtout, sans parents. Or, ce n’est pas le cas. (…) Les humains d’Europe et d’Asie occidentale ont donné l’Homo neanderthalensis (« l’homme de la vallée de Neander »), plus communément connu sous le nom de « Neandertal ». Les régions orientales de l’Asie étaient peuplés par l’Homo erectus, ou « Homme dressé » (…) Sur l’île de Java, en Indonésie, vivait l’Homo soloensis, « Homme de la vallée de Solo »(…) Sur une autre île indonésienne – l’îlot de Flores – vivaient des humains archaïques (…) Cette espèce unique, dont le nom scientifique est Homo floresiensis (…) En 2010, un autre frère perdu fut arraché à l’oubli, quand des chercheurs fouillant la grotte de Denisova, en Sibérie, découvrirent une phalange fossilisée. L’analyse génétique prouva que le doigt était celui d’une espèce humaine encore inconnue, qu’on a baptisée du nom d’Homo denisova

Un sophisme commun est d’imaginer une ascendance linéaire, avec l’ergaster qui engendre erectus, qui engendre Neandertal, et Neandertal qui mène à nous. Or, ce modèle linéaire donne l’impression fausse qu’à tout moment un seul type d’humain aurait habité la terre, et que toutes les espèces antérieures ne seraient que des modèles plus anciens de nous. La vérité est qu’entre voici deux millions d’années et 10 000 ans, le monde a hébergé, en même temps, plusieurs espèces humaines. Et pourquoi pas ? Il existe bien aujourd’hui plusieurs espèces de renards, d’ours et de cochons. Il y a cent mille ans, au moins six espèces d’homme arpentaient la terre. C’est notre exclusivité présente, non pas la pluralité d’espèces passée, qui est peut-être particulière – et compromettante. 

En dépit de leurs multiples différences, toutes les espèces partagent plusieurs caractéristiques marquantes. La plus notable est la taille extraordinaire du cerveau en comparaison des autres animaux. (…) Les cerveaux de Neandertal étaient encore plus gros. (…) Pourquoi les cerveaux géants sont-ils si rares dans le règne animal ? Un cerveau géant est épuisant pour le corps. Il n’est pas facile à trimballer, surtout enchâssé dans un crâne massif. Il est plus difficile encore à alimenter. Chez l’Homo sapiens, le cerveau représente autour de 2 à 3 % du poids corporel total, mais il consomme 25 % de l’énergie du corps quand celui-ci est au repos, contre 8 % seulement pour le cerveau des autres grands singes. Les humains archaïques payèrent leurs gros cerveaux de deux façons. Premièrement, ils passèrent plus de temps à chercher de quoi se nourrir. Deuxièmement, leurs muscles s’atrophièrent. Comme un gouvernement détourne des fonds de la défense vers l’éducation, les hommes détournèrent de l’énergie des biceps vers les neurones. Que ce soit une bonne stratégie pour survivre dans la savane ne va pas de soi. Si un chimpanzé ne peut l’emporter dans une discussion avec un Homo sapiens, le singe peut le déchiqueter comme une poupée de chiffons.
Aujourd’hui, nos gros cerveaux donnent de bons résultats car nous savons produire des voitures et des fusils, qui nous permettent d’aller plus vite que les chimpanzés et de les abattre à donne distance au lieu de lutter avec eux. Mais voitures et fusils sont un phénomène récent. Pendant plus de deux millions d’années, les réseaux neuronaux de l’homme n’ont cessé de croître, mais en dehors de couteaux en silex ou de bâtons pointus, il n’était pas grand-chose de précieux pour l’attester. Comment expliquer l’évolution du cerveau humain massif au cours de ces deux millions d’années ? Franchement, nous n’en savons rien.
Un autre trait humain singulier est que nous marchons redressé, sur deux jambes. Debout, il est plus facile de scruter la savane, de guetter le gibier ou l’ennemi, tandis que les bras, devenus inutiles pour la locomotion, sont libérés à d’autres fins : lancer des pierres ou des signaux, par exemple. (…)
Marcher redressé avait cependant son revers. Le squelette de nos ancêtres primates se développa (…) pour supporter une créature qui marchait à quatre pattes et avait une tête relativement petite. S’ajuster à la position debout était un défi d’autant plus redoutable que l’échafaudage devait supporter un crâne extra-large. L’espèce humaine paya sa hauteur de vues et ses mains industrieuses par des migraines et des raideurs dans la nuque.
Pour les femmes, il y eut un prix supplémentaire. La position droite nécessitait des hanches plus étroites, resserrant le canal utérin – et ce, au moment précis où la tête des bébés devenait toujours plus grosse. La mort en couches devint un risque majeur pour les femelles humaines. Celles qui accouchaient tôt, quand le cerveau et la tête du bébé étaient encore relativement petits et souples, s’en sortaient mieux et pouvaient avoir davantage d’enfants. En conséquence, la sélection naturelle favorisa les naissances précoces. De fait, en comparaison d’autres animaux, les humains naissent prématurés, alors que nombre de leurs systèmes vitaux sont encore sous-développés. Un poulain peut trottiner peu après sa naissance ; un chaton de quelques semaines quitte sa mère pour explorer le monde tout seul. Les bébés d’homme sont démunis, de longues années tributaires de leurs aînés qui assurent leur nourriture, leur protection et leur éducation.
Cet élément a grandement contribué aux extraordinaires capacités sociales de l’humanité comme à ses problèmes sociaux uniques. Avec leurs enfants accrochés à leurs basques, les mères solitaires ne pouvaient guère trouver assez de nourriture pour leurs rejetons et pour elles-mêmes. Élever des enfants nécessitait l’aide constante des autres membres de la famille et des voisins. Il faut une tribu pour élever un homme. Ainsi l’évolution favorisa-t-elle ceux qui sont capables de nouer de robustes liens sociaux. De surcroît, les humains naissant sous-développés, ils se prêtent bien mieux qu’aucun autre animal à l’éducation et à la socialisation. La plupart des mammifères sortent de la matrice telle une poterie émaillée d’un four : vouloir la remodeler, c’est seulement risquer de l’égratigner ou de la briser. Les humains sortent de la matrice comme du verre fondu d’un four. On peut les tourner, les étirer et les façonner avec un étonnant degré de liberté. C’est bien pourquoi nous pouvons aujourd’hui éduquer nos enfants, en faire des chrétiens ou des bouddhistes, des capitalistes ou des socialistes, des hommes épris de guerre ou de paix.

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Nous supposons qu’un gros cerveau, l’usage d’outils, des capacités d’apprentissage supérieures et des structures sociales complexes sont des avantages immenses. Que ceux-ci aient fait de l’espèce humaine l’animal le plus puissant sur Terre paraît aller de soi. Or, deux bons millions d’années durant, les humains ont joui de tous ces avantages en demeurant des créatures faibles et marginales. Les humains qui vivaient voici un million d’années, malgré leurs gros cerveaux et leurs outils de pierre tranchants, vivaient dans la peur constante des prédateurs, du gros gibier rarement chassé, et subsistaient surtout en cueillant des plantes, en ramassant des insectes, en traquant des petits animaux et en mangeant les charognes abandonnées par d’autres carnivores plus puissants.
Un des usages les plus courants des premiers outils de pierre consistait à ouvrir les os pour en extraire la moelle. Selon certains chercheurs, telle serait notre niche originelle. De même que la spécialité des pics est d’extraire les insectes des troncs d’arbre, les premiers hommes se spécialisèrent dans l’extraction de la moelle. Pourquoi la moelle ? Et bien, imaginez que vous observiez une troupe de lions abattre et dévorer une girafe. Vous attendez patiemment qu’ils aient fini. Mais ce n’est toujours pas votre tour à cause des chacals et des hyènes – vous n’avez aucune envie de vous frotter à eux – qui récupèrent les restes. C’est après seulement que vous et votre bande oserez approcher de la carcasse, regarder prudemment à droite et à gauche puis fouiller les rares tissus comestibles abandonnés.

C’est là une clé pour comprendre notre histoire et notre psychologie. Tout récemment encore, le genre Homo se situait au beau milieu de la chaîne alimentaire. Des millions d’années durant, les êtres humains ont chassé des petites créatures et ramassé ce qu’ils pouvaient, tout en étant eux-mêmes chassés par des prédateurs plus puissants. Voici 400 000 ans seulement que plusieurs espèces d’homme ont commencé à chasser régulièrement le gros gibier ; et 100 000 ans seulement, avec l’essor de l’Homo sapiens, que l’homme s’est hissé au sommet de la chaîne alimentaire.
Ce bond spectaculaire du milieu au sommet a eu des conséquences considérables. Les autres animaux situés en haut de la pyramide, tels les lions ou les requins, avaient eu des millions d’années pour s’installer très progressivement dans cette position. Cela permit à l’écosystème de développer des freins et des contrepoids qui empêchent lions et requins de faire trop de ravages. Les lions devenant plus meurtriers, les gazelles ont évolué pour courir plus vite, les hyènes pour mieux coopérer, et les rhinocéros pour devenir plus féroces. À l’opposé, l’espèce humaine s’éleva au sommet si rapidement que l’écosystème n’a pas eu le temps de s’ajuster. De surcroît, les humains eux-mêmes ne se sont pas ajustés. La plupart des grands prédateurs de la planète sont des créatures majestueuses. Des millions d’années de domination les ont emplis d’assurance. Le Sapiens, en revanche, ressemble plus au dictateur d’une république bananière. Il n’y a pas si longtemps, nous étions les opprimés de la savane, et nous sommes pleins de peurs et d’angoisses quant à notre position, ce qui nous rend doublement cruels et dangereux. Des guerres meurtrières aux catastrophes écologiques, maintes calamités historiques sont le fruit de ce saut précipité.