Les choses les plus importantes au monde n’existent que dans notre imagination

Pouvoir et imagination

Les choses les plus importantes au monde n’existent que dans notre imagination

On conviendra sans trop de peine que seul l’Homo sapiens peut parler de choses qui n’existent pas vraiment et croire à six choses impossibles avant le petit déjeuner. Jamais vous ne convaincrez un singe de vous donner sa banane en promettant qu’elle lui sera rendue au centuple au ciel des singes. Mais pourquoi est-ce important ? Somme toute, la fiction peut dangereusement égarer ou distraire. Les gens qui vont dans la forêt en quête de fées ou de licornes sembleraient avoir moins de chance de survie que les gens qui cherchent des champignons ou des cerfs.
Or, c’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement

Nous pouvons tisser des mythes tels que le récit de la création biblique, le mythe du Temps du rêve des aborigènes australiens ou les mythes nationalistes des États modernes. Ces mythes donnent au Sapiens une capacité sans précédent de coopérer en masse et en souplesse. Fourmis et abeilles peuvent aussi travailler ensemble en grands nombres, mais elles le font de manière très rigide et uniquement avec de proches parents. Loups et chimpanzés coopèrent avec bien plus de souplesse que les fourmis, mais ils ne peuvent le faire qu’avec de petits nombres d’autres individus qu’ils connaissent intimement. Sapiens peut coopérer de manière extrêmement flexible avec d’innombrables inconnus. C’est ce qui lui permet de diriger le monde pendant que les fourmis mangent nos restes et que les chimpanzés sont enfermés dans les zoos et les laboratoires de recherche.

Toute coopération humaine à grande échelle (…) s’enracine dans des mythes communs qui n’existent que dans l’imagination collective des gens. Deux catholiques qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins partir en croisade ensemble ou réunir des fonds pour construire un hôpital parce que tous deux croient que Dieu s’est incarné et s’est laissé crucifier pour racheter nos péchés. (…) Deux Serbes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent risquer leur vie pour se sauver l’un l’autre parce que tous deux croient à l’existence d’une nation serbe, à la patrie serbe et au drapeau serbe. (…) Deux juristes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins associer leurs efforts pour défendre un parfait inconnu parce que tous deux croient à l’existence des lois, de la justice, des droits de l’homme – et des honoraires qu’ils touchent.

Pourtant, aucune de ces choses n’existe hors des histoires que les gens inventent et se racontent les uns aux autres. Il n’y a pas de dieux dans l’univers, pas de nations, pas d’argents, pas de droits de l’homme, ni lois ni justice hors de l’imagination commune des êtres humains.
Prenez l’exemple du monde des entreprises. Les hommes d’affaires et les juristes modernes sont en fait de puissants sorciers. Entre eux et les shamans tribaux, la principale différence est que les hommes de loi modernes racontent des histoires encore plus étranges. La légende de Peugeot nous en offre un bon exemple.


(…)

[Peugeot a été fondée par un homme du nom d’Armand Peugeot en 1896. Armand Peugeot est mort en 1915 mais l’entreprise Peugeot existe toujours et se porte bien.] Aujourd’hui la société emploie plus de 200 000 personnes à travers le monde (…) produisait en 2008 plus de 1,5 million de véhicules, pour un chiffre d’affaires tournant autour de 55 milliards d’euros. (…)
En quel sens pouvons-nous dire que Peugeot SA – nom officiel de la société – existe ? Il existe quantité de véhicules Peugeot, mais les véhicules et la société sont deux choses différentes. Même si toutes les Peugeot du monde étaient simultanément mises à la ferraille et vendues au prix du métal, Peugeot SA ne disparaîtrait pas. Elle continuerait de produire de nouvelles voitures et de publier son rapport annuel. La compagnie possède des usines, des machines et des showrooms, et elle emploie des mécaniciens, des comptables et des secrétaires, mais tous ceux-ci réunis ne font pas pour autant Peugeot. Une catastrophe pourrait tuer chacun de ses employés, mais aussi détruire toutes ses chaînes de montage et les bureaux de ses dirigeants. Malgré tout, la société pourrait emprunter, embaucher de nouveaux employés, construire de nouvelles usines et acheter de nouvelles machines. Peugeot a des dirigeants et des actionnaires, qui ne constituent pas davantage la société. Tous les dirigeants pourraient être écartés, toutes les actions vendues : la compagnie n’en demeurerait pas moins intacte. (…)


Peugeot appartient à un genre particulier de fictions juridiques, celle des « sociétés anonymes à responsabilité limitée ». L’idée qui se trouve derrière ces compagnies compte parmi les inventions les plus ingénieuses de l’humanité. Des millénaires et des millénaires durant, Homo sapiens a vécu sans elles. Pendant la majeure partie de l’histoire, seuls ont pu posséder des biens des hommes de chair et de sang (…). Si, dans la France du XIIIe siècle, Jean montait un atelier de chariot, l’affaire et lui ne faisaient qu’un. Si un chariot qu’il avait fabriqué se brisait une semaine après la vente, l’acheteur mécontent l’aurait poursuivi personnellement. Si Jean avait emprunté mille pièces d’or pour monter son atelier puis fait faillite, c’était à lui de rembourser en vendant ses biens personnels : sa maison, sa vache, sa terre. Il pouvait même être obligé de vendre ses enfants, les vouant ainsi à la servitude. S’il ne parvenait à couvrir sa dette, il pouvait être jeté en prison par l’État ou réduit en esclavage par ses créanciers. Il était totalement comptable, sans limite, pour toutes les obligations contractées par son atelier.


Si vous aviez vécu à cette époque, vous y auriez probablement réfléchi à deux fois, voire beaucoup plus, avant de lancer votre entreprise. De fait, cette situation légale décourageait l’esprit d’entreprise. Les gens avaient peur de lancer de nouvelles affaires et de prendre des risques économiques. Valait-il la peine de risquer de plonger les siens dans une misère noire ?

De là vient que l’on se mit collectivement à imaginer l’existence de sociétés à responsabilité limitée : des sociétés indépendantes des gens qui les lançaient, investissaient en elles ou les dirigeaient. Au cours des derniers siècles, ces sociétés sont devenues les principaux acteurs de l’arène économique, et nous nous y sommes à ce point habitués que nous oublions qu’elles n’existent que dans notre imagination. (…)

Comment, au juste, Armand Peugeot, l’homme, a-t-il créé la société Peugeot ? En gros, comme les prêtres et les sorciers ont créé dieux et démons tout au long de l’histoire, et comme des milliers de curés français créaient encore le corps du Christ chaque dimanche dans leur église paroissiale. Il s’agissait au fond de raconter des histoires et de convaincre les gens d’y croire. Dans le cas des curés, l’histoire cruciale était celle de la vie et de la mort du Christ telle que l’Église catholique la raconte. Selon cette histoire, si le prêtre revêtu de ses habits sacerdotaux prononce solennellement les bons mots au bon moment, le pain et le vin se transforment en chair et en sang du Christ. Hoc est corpus meum !, s’exclamait le prêtre : « Ceci est mon corps ! » Et, hocus pocus, le pain devenait chair. Voyant que le prêtre avait assidûment et convenablement suivi la procédure, des millions de catholiques fervents se conduisaient comme si Dieu était réellement présent dans le vin et le pain consacrés.

Dans le cas de Peugeot SA, l’histoire cruciale est celle du code de lois français (…) Suivant les législateurs français, si un juriste certifié suivait la liturgie et les rituels de rigueur, écrivait les charmes et serments requis sur un bout de papier merveilleusement décoré et apposait sa signature et son paraphe au bas du document, alors hocus pocus… une nouvelle société était constituée. Quand, en 1896, Armand Peugeot voulut créer sa société, il chargea un juriste de suivre cette procédure sacrée. L’homme de loi avait exécuté les bons rituels et prononcé tous les charmes et serments requis, des millions de Français se conduisirent comme si la société Peugeot existait vraiment.

[Le résultat de tout cela c’est que, contrairement aux autres animaux, les Sapiens vivent dans une double réalité]. D’un côté, la réalité objective des rivières, des arbres et des lions ; de l’autre, la réalité imaginaire des dieux, des nations et des sociétés. Au fil du temps, la réalité imaginaire est devenue toujours plus puissante, au point que de nos jours la survie même des rivières, des arbres et des lions dépend de la grâce des entités imaginaires comme le Dieu Tout-puissant, les États-Unis ou Google.